« J’ai pris la peinture au sérieux quand j’ai vu que des gens comme moi en faisaient aussi »

Alexis Ralaivao, artiste-peintre rennais

Sa casquette vissée sur la tête, l’artiste de 27 ans aux yeux verts et à la barbe noire a décidé de ne représenter que des personnes noires et métisses dans ses tableaux. Une démarche artistique qui se double d’une visée militante pour promouvoir la représentation de la diversité dans l’art.

Que font vos parents ?

Mon père était prof de maths, il est à la retraite. Il est venu de Madagascar pour les études. Il a eu une bourse pour venir ici. Toute sa famille est restée là-bas. Ma mère vient d’à côté de Nantes. Elle est technicienne au service environnement de la ville de Rennes. Ce qui est marrant, c’est que les deux viennent de la campagne profonde. Mes parents habitaient à Rennes puis ont acheté une maison à Pont-Réan. J’y ai vécu de jusqu’à 18 ans. J’ai aussi un petit frère qui vient de finir ses études de chimie et une grande sœur qui travaille chez Orange.

Etes-vous déjà allé à Madagascar?

J’y suis allé quand j’avais 10 et 15 ans. J’ai hâte d’y retourner. Pour dessiner, peindre les gens, voir ma famille. J’étais jeune quand j’y suis allé et tu ne regardes pas les choses de la même façon.

C’est tellement différent de la France. C’était dur car ce n’est pas le même confort. C’est beaucoup plus pauvre. Ce sont des styles de vie différents. Il y a beaucoup moins de stress là-bas. Ici, on veut tout le temps aller vite.

Enfant, que pensiez-vous faire?

J’ai toujours aimé dessiner, c’est ma grande soeur qui m’a appris. En cours, je dessinais pour passer le temps.

« Derrière, il n’y avait pas de sérieuses ambitions. Je ne me voyais pas être artiste. »

Petit, je voulais être acteur car je croyais qu’il n’y avait que les acteurs qui avaient des piscines. Au lycée, j’ai voulu faire directeur marketing parce que j’avais vu qu’ils se faisaient des sous. C’est dur de se projeter quand t’es jeune. Au fur et à mesure, je me suis intéressé à l’art et j’ai essayé de m’en rapprocher.

Quand avez-vous découvert le monde de l’art? Quel a été le déclic?

Quand je suis parti à Los Angeles pour un stage à la fin de ma licence en LEA, j’ai recommencé à dessiner. Je me suis retrouvé dans un pays sans mes potes et ma famille, tu trouves des moyens de t’occuper. En même temps, je me suis intéressé de plus en plus à l’histoire de l’art qui, avant, ne me passionnait pas du tout. Je détestais les musées quand j’étais petit.

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Par son travail, Alexis Ralaivao souhaite sensibiliser à la diversité dans le monde artistique.

Et puis, je me suis pris une droite et ça a entraîné une perte de vision à mon oeil. J’ai dû me faire opérer, arrêter mon stage, rester chez moi et quand t’as rien à faire, tu te poses les vraies questions. C’est à ce moment que j’ai essayé la peinture à l’huile et que je me suis dit que je voulais vivre de ça. J’ai l’impression que c’est ce qui arrive à beaucoup d’artistes.

Quelle est votre démarche artistique?

Je ne peins que des noirs ou des métis, c’est en m’intéressant à l’histoire de l’art que je me suis intéressé à des artistes qui avaient la même démarche. J’ai d’abord peint mes proches pour expérimenter. Je me suis rendu compte que j’avais surtout des tableaux de noirs: moi, mon père, mes potes…

Tu réfléchis à ce que tu as envie de peindre et pourquoi tu le peins. Chaque personne se retrouve devant une toile blanche et va peindre un truc différent. “Pourquoi tu choisis ça? De peindre des noirs plutôt que des blancs?”. C’est en y réfléchissant que je me suis dit “c’est pas pour rien que j’ai fait ça.” J’ai décidé de continuer à le faire.

A l’artistique s’est donc greffée une visée militante…

C’est une démarche militante de ne peindre que des gens racisés. J’ai travaillé pendant un an et demi dans une galerie à Paris et au musée des Beaux-arts de Rennes. C’est principalement des portraits de blancs, il ne va jamais y avoir de noirs, ni de peintres noirs. Sur les tableaux, ce sont des esclaves ou alors c’est exotisé de ouf, comme chez les orientalistes. La peinture contemporaine, c’est un peu mieux. Mais il n’y a pas de peintre noir reconnu en France. J’ai découvert des artistes qui ne peignaient que des portraits de noirs. Ça m’a donné envie de faire la même chose.

« Je veux montrer des personnes qui ne sont pas souvent représentées ».

Ma démarche, c’est de donner l’opportunité à d’autres de pouvoir se projeter dans le domaine artistique. J’ai envie d’ouvrir le monde artistique à d’autres personnes parce que la peinture, c’est super élitiste et fermé.

Cette volonté est-elle un écho à votre vécu personnel?

Je n’ai jamais vécu de racisme directement. Disons que si j’en ai vécu. C’était plus du racisme ordinaire, des blagues lourdaudes. Surtout qu’à Pont-Réan, j’étais l’un des seuls métis de l’école. J’aurais bien voulu avoir une sorte de modèle et voir un métis qui fait des tableaux.

« Quand j’étais petit, je me suis demandé si c’est parce qu’il n’y avait personne qui me correspondait, qui me ressemblait, que je ne me suis jamais projeté dans le monde de l’art »

J’aurais kiffé, ça m’aurait influencé, j’aurais voulu faire pareil. Je me suis demandé pourquoi quand j’étais petit, alors que je passais mon temps à dessiner, je ne me suis jamais projeté dans le monde de l’art. Je me suis demandé justement si c’est parce qu’il n’y avait personne qui me correspondait, qui me ressemblait. Alors que j’ai fait du basket et du breakdance, comme par hasard, des activités où il y a plus de métis et de noirs. Je pense que c’est lié. Si tu ne te sens pas représenté ou si tu ne vois pas quelqu’un qui te ressemble faire une activité, tu vas avoir du mal à t’y projeter. J’ai pris la peinture au sérieux une fois que j’ai vu que des gens comme moi en faisaient aussi.

Avez-vous pu nouer le dialogue avec le public autour de la diversité dans l’art?

J’avais fait une expo dans le cadre de Rennes au pluriel, un événement pour promouvoir la diversité. Forcément, cela amène des gens à se poser des questions. J’avais appelé l’exposition “Basanés, portraits de Français” où il n’y avait pas un seul blanc. C’est pour arrêter avec les fausses idées, un Français n’est pas nécessairement un blanc.

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Alexis Ralaivao a participé au festival Rennes au pluriel en 2018. Un événement dont il avait signé l’affiche.

Ca dérange beaucoup de monde. Pour mon expo, des gens n’étaient pas d’accord: on m’a dit que c’était normal qu’il n’y ait que des blancs en peinture, que mon expo c’était juste pour faire pleurer dans les chaumières, que c’était marketing, juste pour faire venir des gens. La question de la couleur pose encore problème. Il y a encore pas mal de racisme aujourd’hui et des clichés. Beaucoup de gens ne sont pas à l’aise avec ça. Faire une expo, ça montre une autre facette, ça ouvre le dialogue. Il y a des noirs qui sont venus me voir et m’ont dit que cela faisait du bien de voir une expo où l’on peut se reconnaître dans les tableaux. Et c’est vraiment pour ça que je l’avais fait.

Peindre votre entourage, est-ce pour fixer leur mémoire ?

J’ai déjà peint des gens que je ne connais pas mais je perds l’intérêt. Il faut vraiment que j’aie une relation particulière avec la personne. Je pense que j’en ai besoin. Je peins les mêmes personnes, surtout mes potes très proches. C’est peut être aussi une forme de nostalgie par rapport à quand on était plus jeune. Quand t’es à la fac avec des potes, il y a un truc particulier, on dit souvent que ce sont les meilleures années de notre vie. C’est peut-être aussi parce que cette époque me manque.

« J’aurais kiffé avoir des tableaux de mes grands-parents, bien faits ou mal faits: c’est comme un petit héritage familial »

Lors de ma première expo au CRIJ (Centre Régional Information Jeunesse), je voulais utiliser les photos qui ne restent pas, celles des réseaux sociaux. Là, sur le tableau, c’est fait pour durer. C’est pour ça que je peins, pour dans vingt ans revoir ces tableaux, la tête qu’on avait à l’époque. Montrer à mes enfants les tableaux quand j’avais 25 ans et que mes petits-enfants puissent les voir aussi. J’aurais kiffé avoir des tableaux de mes grands-parents, bien faits ou mal faits: c’est comme un petit héritage familial.

Exercez-vous un métier à côté ?

Obligé. Le réalisateur Jodorowsky disait que pour être artiste et créer ce dont t’as envie, il faut un job alimentaire. Avant, j’étais chargé de communication, j’ai été au chômage puis j’ai rejoint un pote qui me proposait depuis longtemps de tatouer avec lui. Comme ça reste du dessin, je kiffe quand même.

« Je ne sais pas ce que l’avenir réserve mais j’aimerais toujours pouvoir peindre,toujours pouvoir produire, même si je n’en vis pas »

Je ne suis pas pressé, je sais que ça peut prendre beaucoup de temps de vivre de la peinture, ça peut même ne jamais arriver. C’est compliqué mais j’essaie petit à petit.

Avez-vous des projets artistiques?

Je cherche à participer à des expos collectives, je suis toujours en train d’essayer de m’améliorer, j’essaie plein de nouvelles techniques. J’ai commencé à faire une BD avec un pote scénariste. Le but est de peindre le plus possible et de faire les plus beaux tableaux possibles.

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